Samedi 7 août 2010 6 07 /08 /Août /2010 17:30

La question de l'adoption est devenue une problématique particulièrement sensible en Haïti, notamment depuis le tremblement de terre qui, à l'occasion des difficultés engendrées par la catastrophe, a mis en exergue d'une part les risques de dérives liées à l'enlèvement d'enfants par des étrangers "humanitaires" et les fantasmes qui y sont attachés, et de l'autre les revendications virulentes des familles adoptantes, notamment françaises, qui se sont mobilisées pour remettre en cause la lenteur des procédures et le comportement considéré comme coupable des autorités haïtiennes et françaises face à une situation d'urgence (voir le site sos haiti enfants adoptés.org, la publication "Urgence : risques et repères" (revue Accueil n°155, enfance et familles d'adoption, 2010) et les très nombreux sites de témoignages de parents adoptants).

Pour prendre du recul sur ces questions sensibles, on peut retrouver une mise en perspective intéressante de ces questions à travers l'article d'Agnès Fine, "Regard anthropologique et historique sur l'adoption. Des sociétés lointaines aux formes contemporaines", (Informations sociales 2/2008 (n°146)). Celle-ci rappelle tout d'abord que l'adoption est une pratique étrangère en Europe durant le Moyen-Age. C'est le code civil de 1804 qui instaura, sur le modèle de l'adoption antique, la pratique très limitée de l'adoption d'enfants majeurs dans un but de transmission des biens. C'est seulement au XIXe siècle que s'affirme un nouveau "désir d'enfant", qui permet, avec la loi de 1923, d'élever et d'adopter un enfant mineur, qui conserve sa filiation d'origine. Une nouvelle forme d'adoption apparaît petit à petit : la possibilité d'adopter un enfant orphelin ou abandonné par l'entremise de l'Etat, en coupant définitivement avec sa famille naturelle. Cette nouvelle formule est consacrée par l'adoption plénière instaurée en 1966. L'adoption est alors conçue comme "forme substitutive de procréation pour les couples sans enfant". Ce modèle, largement majoritaire aujourd'hui dans les pays occidentaux, est ébranlé par trois facteurs : "l'origine étrangère de la majorité des adoptés qui rend l'adoption visible; la pénurie relative des enfants adoptables qui rend plus fréquente l'adoption d'enfants un peu plus âgés ; le développement de l'adoption ouverte, dans laquelle parents de sang et parents adoptifs ont des communications avant et/ou après l'adoption".

Chantal Collard propose de réfléchir de manière conjointe sur les règles de parenté dans les pays receveurs et demandeurs dans un article très éclairant sur la situation en Haïti :"Triste terrain de jeu. A propos de l'adoption internationale", (in Haïti et l'anthropologie, GRADHIVA, 2005). Elle affirme ainsi : "Dans ce contexte de mondialisation de l'adoption, mener une recherche sur les pays source permet, au niveau théorique et conceptuel, de faire le lien entre l'anthropologie classique de la parenté et celle de nos sociétés modernes, rapprochant la circulation traditionnelle des enfants, telle qu'elle est pratiquée dans les pays dits exotiques, à l'adoption internationale existant, aujourd'hui, dans les pays occidentaux".

La loi de 1974 qui réglemente l'adoption en Haïti ne prévoit pas d'adoption plénière : "les parents biologiques, lorsqu'ils sont connus et vivants, n'abandonnent pas leurs enfants, mais donnent uniquement leur consentement à leur placement. Légalement donc, les liens avec la famille d'origine ne sont pas coupés, ce qui serait d'ailleurs impensable dans la culture haïtienne. Cependant, presque tous les pays étrangers demandent à ce que toute adoption soit transformée en adoption plénière, et les parents biologiques sont régulièrement requis de signer des papiers à cet effet devant un juge ou un notaire. Plusieurs d'entre eux cependant, même lorsqu'on leur explique que cela entraînera une rupture irrévocable du lien de filiation avec leur enfant, continuent d'espérer que peut-être celui-ci viendra un jour les rechercher, faisant, de façon imaginaire, de l'adoption plénière un placement familial lointain et à long terme".

Chantal Collard aborde également dans cet article la pratique des placements familiaux en Haïti, et le cas particulier, malheureusement très répandu, des "RESTAVEKS", enfants issus de familles paysannes qui sont envoyés dans les familles en ville pour y être éduqués, recevoir un apprentissage et souvent y être exploités comme des domestiques corvéables à merci. Elle aborde aussi les solutions traditionnelles qui permettent, lors d'une crise familiale, que les enfants soient élevés par des membres de leur parenté dans le cadre d'un placement. Ces solutions sont rendues plus difficiles du fait de la dégradation générale du niveau de vie et des difficultés engendrées par l'immigration : la circulation informelle des enfants entre familles apparentées doit en effet passer par les procédures légales d'adoption lorsque les familles sont séparées par des barrières nationales, situation courante avec la "diaspora haïtienne". Cette rupture des liens d'origine perturbe profondément la généalogie des adoptés, transformant des tantes, des cousines, des demi-soeurs en mères adoptives. (Chantal Collard, "La politique du fosterage et l'adoption internationale en Haïti", in Leblic (éd.), De l'adoption : des pratiques de filiation différentes, 2004)

 

Pauline L.

Par agir avec haiti - Publié dans : Lectures
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